02nd Mai2011

La 1ère Guerre Mondiale dans le jeu vidéo

by Alphajet

La guerre. C’est moche, et pourtant c’est clairement un des sujets qui a le plus inspiré les écrivains, les cinéastes ou encore les développeurs de jeux vidéo. Il faut dire que depuis la nuit des temps, on se met sur la gueule pour n’importe quelle raison, à croire que l’Homme a ça dans le sang. Du coup, ça paraît presque une évidence d’en parler, de raconter ces moments souvent terribles qui ponctuent l’histoire de l’humanité. Pour autant, l’une des plus grandes guerres de tous les temps est quasi absente du jeu vidéo, c’est la 1ere guerre mondiale. Pourquoi est elle si peu représentée sur notre média, et pourquoi pourrait on lui laisser une plus grande place?

Une guerre qui tombe dans l’oubli

Les gamers d’aujourd’hui sont pour la plupart nés vers la fin du siècle, à un moment où même la 2e Guerre Mondiale était déjà très éloignée. Pourtant, dans mon enfance, je me souviens très bien avoir participé avec mon école à des commémorations du 11 Novembre, où quelques anciens combattants se tenaient encore debout. On n’en compte plus qu’un seul aujourd’hui, âgé de 110 ans… C’est peut être aussi pour ça que je m’y suis plus intéressé alors que ceux nés après 1990 n’ont probablement entendu parler de cette guerre qu’à l’école, et vite fait encore.

L'armistice dont on ne se souvient que du jour férié

Les fameuses années folles

 

C’est donc un conflit que la majorité des gens a tendance à oublier, mais il faut savoir que c’était déjà le cas à l’entre-deux guerres. Elle a tellement fait souffrir les combattants comme les populations que tout le monde a voulu passer à autre chose le plus rapidement possible dans les années 20… Jusqu’à Hitler et sa tentative de conquête de l’Europe. Mais est-ce le seul facteur? La fin de la 2e Guerre Mondiale date pourtant de plus de 60 ans mais elle a pourtant été le sujet de très nombreux films et de presque autant de jeux vidéo. On en a même fait une overdose tellement une masse de FPS et de STR sont sortis durant ces 10 dernières années, grosso modo depuis la sortie de Medal of Honor premier du nom (Débarquement Allié).

De mon point de vue, évidemment que non. Prenons l’exemple des wargames, certes un marché de niche mais néanmoins très actif. Ils sont très nombreux à représenter la seconde guerre mondiale encore une fois, mais aussi les conflits historiques tels que les batailles napoléoniennes, la guerre de sécession, les guerres antiques, puis l’heroic fantasy ou la SF. Et je parle sur plateau aussi bien qu’en jeu vidéo ! 14-18 reste étonnamment presque ignorée pour un genre de jeu qui s’y prête pourtant parfaitement. De façon plus générale, les jeux de stratégie en général sont dans le même cas : Total War, Age of Empires, Starcraft, Blitzkrieg, Warcraft, Command&Conquer, Sudden Strike, Codename Panzers, Steel Panthers, Stronghold…et j’en passe des dizaines contournent systématiquement cette période. Je ne connais qu’un seul wargame qui l’a abordé, il y a 2 ans seulement : World War One – la Grande Guerre mais ça reste un wargame passé inaperçu.

World War One : la Grande Guerre

Medal of Honor : Débarquement Allié

Une période inintéressante?

Peut on vraiment en déduire ça? Moi je ne pense pas, car le thème, pour les rares fois où il a été abordé, ça a plutôt été une réussite de mon point de vue. Je ne peux pas parler 1ère Guerre Mondiale sans aborder les fabuleux simulateurs de vol qui l’ont décrite. Ils ne sont pas les plus nombreux mais ils ont été unanimement reconnus excellents : Red Baron, Wings of Glory, Red Baron 2 (et son amélioration Red Baron 3D) et beaucoup plus récemment Rise of Flight. Tous se sont attachés à décrire ces premiers combats aériens, l’histoire de pilotes chevaleresques parcourant les cieux comme des nouveaux aventuriers du début du siècle. Mais du coup, ces simulations racontaient plus les débuts de l’aviation dans la guerre qu’ils ne parlaient de la guerre en elle même. Les tranchées? Une simple ligne de démarcation qu’on survole de loin…

Assez peu détaillées les tranchées non?

Et voilà une illustration plus crédible

C’est également impossible de dire que ce conflit n’a pas été technologiquement intéressant. En 4 années de combat, le monde est passé de la cavalerie et des uniformes proches des batailles napoléoniennes à la guerre totale et moderne : aviation – comme on l’a vu-, flotte et fusils modernes qui ont été utilisées jusqu’à la seconde guerre mondiale, chars d’assaut, artillerie longue portée, mitrailleuse à haute cadence de tir, gaz de combats, première utilisation des sous-marins… Ces innovations ont considérablement modifié la façon dont la guerre se déroulait et on façonné les armées telles qu’elles existent encore aujourd’hui. Pour ceux qui ne le sauraient pas, les poilus français ont commencé les combats en 1914 avec des uniformes bleu et rouge !! Impensable aujourd’hui… mais 4 ans plus tard les choses avaient déjà bien changé ; le camouflage est devenu une des caractéristiques de l’armée. C’est même probable qu’il y a eu plus de changements à tous les niveaux que lors de la période 39-45.

Inspiration de Killzone?

Boite de conserve flottante

Même stratégiquement, ce conflit qui s’annonçait au départ vite plié pour les allemands avec une guerre de mouvement s’est transformé en une suite de longues batailles défensives, tranchée contre tranchée. Jamais gagner quelques mètres de terrain n’aura été aussi difficile, des centaines d’hommes étant parfois sacrifiés pour rien. Du coup, je trouve d’autant plus intéressant de s’intéresser à ces combats difficiles et très différents de ce qu’on peut voir à d’autres périodes : batailles rangées napoléoniennes, grandes offensives rapides de la 2e GM, guerilla de nos jours… Non, ce qui semble freiner l’utilisation de ce thème, c’est que c’est la première guerre sale.

Horreur, terreur, noirceur

Ce qui caractérise 14-18, c’est l’ampleur de la guerre, mais surtout les terribles moyens utilisés et les conséquences qui en découlent. Pour rappel, on a compté environ 9 millions de morts, et 20 millions de blessés. L’utilisation des gaz de combats, la violence des nouvelles armes, les jours et les nuits passées dans des tranchées humides habitées par des rats et des cadavres, l’artillerie menaçante et des assauts suicidaires. Voilà aussi ce qui caractérise cette guerre jusque boutiste. La folie des Hommes poussée à son paroxysme où rien ne semblait pouvoir freiner l’utilisation d’armes de plus en plus dévastatrices. Même après la guerre, on ne compte plus les mutilés, les « gueules cassées », qui en un sens, auront permis à la médecine de faire des progrès.

Le visage héroïque

Le VRAI visage de cette guerre

Voilà pourquoi ce sont les combats aériens qui sont dépeints dans Red Baron et ses petits frères : parce qu’ils sont propres. Parce qu’on parle de héros, d’une poignée de pilotes qui se tirent dessus à bord d’avions à peine capable de tenir en l’air ; en prendre les commandes était déjà courageux en soi! C’était donc bien plus facile de présenter ce côté là de la guerre, plutôt que des combats acharnés au corps à corps à coups de baillonette dans une tranchée dégueulasse. C’est plus consensuel aussi, ça permet de s’identifier au pilote  comme un « bienfaiteur » qui n’a pas à affronter la mort dans le blanc des yeux.

De même, les rares jeux de stratégie sur ce thème restent des wargames, c’est à dire une extrapolation des jeux de guerre (le Kriegspiel, inventé par les allemands) qui servaient déjà aux officiers à l’époque… Et qui décrit une réalité toute théorique. Des petits pions à avancer sur une carte du théâtre d’opérations, voilà en gros ce qui est représenté. Je n’ai absolument rien contre, c’est excellent pour les amateurs, mais mon avis est que c’est encore une adaptation très éloignée de la réalité sur le terrain.

Le Kriegspiel

Valkyria Chronicles, très mignon

On peut même en venir à Valkyria Chronicles, dans lequel l’aventure est censée se passer dans les années 30, propose un simulacre de 1ère guerre mondiale dans des enchainements de batailles tactiques. Mais le jeu utilisant notamment un Cell Shading très chatoyant rend ses combats plus proche d’un Advance Tactics.

En bref, il est évident que retranscrire une image crédible de la vie des tranchées risque de choquer bien des yeux.

Choquer pour mieux marquer

Et si on regarde le paysage des FPS actuels, on trouve quoi? La même soupe aseptisée dans un sens. Pas dans le gameplay certes, mais dans l’expérience : pourquoi Medal of Honor ou Call of Duty m’ont marqué à leur époque il y a environ 10 ans? Parce qu’ils proposaient de vivre le débarquement de Juin 1944, ou encore le parachutage des troupes aéroportées en Normandie à travers les yeux d’un simple soldat, pas ceux d’un super héros. Il y a eu une évolution dans le FPS de cette période, il a grandi à travers ces deux exemples pour laisser derrière les Duke Nukem et les Doom solitaires où seul le héros compte. Mais depuis, j’ai l’impression que le genre a régressé et qu’on est revenu à ce surhomme capable de renverser toutes les situations.

CoD4 et ses missions Commando

Qu’on parle des Call of Duty récents, de Halo, Gears of War, etc, tous proposent une pseudo-expérience de bataille. Les scripts qui ont permis aux développeurs de nous immerger dans l’ambiance d’une bataille de grande envergure servent aujourd’hui principalement à imiter les films hollywoodiens : proposer une action ininterrompue, ponctuée de special events et de 1236 explosions. Mais tout ça n’a bien souvent plus grand chose de crédible. Je ne dis pas qu’il ne faut plus voir ce genre de jeu axé sur le fun, non pas du tout, mais trop rares sont ceux proposant de vivre une expérience réaliste : Armed Assault fait partie des quelques cas notables. La première guerre mondiale pourrait donc représenter un renouveau original en termes de théâtre d’opérations, de période historiquement riche et de batailles regroupant des milliers d’hommes, la technologie le permettrait mieux aujourd’hui.

Un inconnu parmi d'autres

Mais quand bien même ce type de jeu sortirait, il est fort probable qu’il ne plaise qu’aux puristes du genre, ceux là même qui jouent déjà à Armed Assault, ou à d’autres simulations de combats de chars par exemple. Ce que j’aimerais voir apparaitre, c’est par exemple un FPS concentré sur l’expérience et le ressenti d’un soldat lambda, perdu sur un front immense et face à un destin plus qu’incertain. Il faut comprendre que les jeunes militaires qui ont survécu à des batailles comme Verdun le doivent principalement à une chose : pas leur capacité à porter 10 armes – dont un bazooka – dans leur dos, pas le bullet time qui leur aurait permis de tuer 10 ennemis dans la seconde, ni de super armure. Non, leur plus grand allié était la chance… Comprendre comment des hommes tout juste sortis de l’adolescence ont pu résister à des moments aussi traumatisants que les bombardements permanents, les assauts suicidaires face à des mitrailleuses, ou encore les gradés français fusillant les « lâches » refusant de courir vers une mort certaine (voir le film de Kubrick « Les sentiers de la gloire » à ce sujet), voilà des thèmes que j’aimerais voir abordés dans un jeu.

Parce que des FPS comme Bioshock ont déjà réussi à susciter des émotions, et parce qu’une expérience qui nous touche et nous prend aux tripes nous marque forcément plus, voilà pourquoi je milite pour des sujets plus engagés tels que la 1ère guerre mondiale. Parce qu’elle peut faire prendre conscience que les vétérans ont traversé l’impensable, et que si on veut avoir une chance de ne pas revivre ça, il faut déjà se souvenir de ce qui s’est passé il y a près d’un siècle.  Je pense qu’un FPS sur ce thème devrait s’efforcer de susciter un sentiment d’angoisse et de tension chez le joueur par le simple fait que s’il survit au fil de l’aventure, ce n’est pas parce qu’il est super-skillé-sauveur-du-monde, mais plutôt parce qu’il n’a pas d’autre choix que foncer pour ne pas mourir.

Des tentatives passées aux projets futurs

Je donne l’impression d’un sujet complètement oublié, mais pourtant certains développeurs se sont quand même risqués à des incursions sur le terrain des tranchées dans le domaine du FPS.

Le premier qui me revient est Iron Storm, qui narre une aventure se passant en 1964, mais dans un monde où la 1ère guerre mondiale ne se serait jamais arrêtée et opposerait l’alliance de l’Ouest à l’empire russo-germanique. C’est probablement le meilleur essai dans le genre, avec une difficulté conséquente et un monde rongé par un capitalisme ayant pour principal sens de nourrir la guerre. La morale du jeu consiste à dire « Il n’y a pas de plus grande naïveté que croire dans le patriotisme du capital. Un capitaliste peut être patriote mais le capital ne l’est pas… ». Malgré tout, le jeu a écopé de critiques très moyennes malgré d’après moi, un bon travail sur le background et le scénario.

IronStorm (2002)

Necrovision (2008)

 

Il y a également eu d’autre exemples encore plus décalés (hormis quelques mods Half-Life ou Battlefield) avec Necrovision qui croisait 1ère guerre mondiale et un monde décalé à la Return to Castle wolfenstein où les allemands tiennent plus du zombie que du soldat. On en retiendra clairement plus le côté bourrin que son scénario…

Le point commun de tous ces jeux? Ils s’attachent tous consciencieusement à éviter de confronter le joueur à des situations historiques. Silent Storm utilise l’uchronie pour s’en détacher, et  Necrovision se passe carrément dans un monde parallèle. Juste un constat de plus pour montrer que le thème reste encore un terrain presque vierge. Mais des développeurs indépendants commencent à travailler sur le sujet.

The Trench, développé par les frenchies de Gallica Studio, est le premier à s’attaquer frontalement à la guerre des tranchées. Pour l’instant, seules quelques images et un teaser du jeu sont disponibles, donc il est relativement difficile de se faire un idée du résultat final, mais je ne peux que saluer l’effort de faire le choix du FPS dans le contexte historique de l’époque. Reste à savoir si le délicat aspect « dramatique » sera bien rendu, et qu’il ne sera pas simplement un Operation Flashpoint de l’époque.

The Trench : première représentation réaliste de la guerre des tranchées

On a trouve également le projet Iron Europe, un mod pour Red Orchestra qui semble malheureusement au point mort depuis 1 an. Beaucoup plus ambitieux, Verdun Online entre actuellement en phase de beta et ambitionne de devenir le Battlefield de la 1ère Guerre Mondiale. Peut être une bonne tentative pour découvrir une des batailles les plus sanglantes de toute l’histoire, mais je redoute qu’elle soit plus mise au service du jeu que le jeu ne se met au service de l’Histoire…

Finalement, on n’arrivera peut être jamais à la dépeindre en jeu vidéo, car son côté trop sérieux s’oppose violemment à l’aspect ludique qui est primordial. Alors des projets comme ce serious game représentent potentiellement un des moyens les plus efficaces pour la revisiter.

Un champ de mines à défricher

En conclusion je dirais donc que la 1ère guerre mondiale dans les jeux vidéo reste un sujet marginal et malheureusement sous-évalué. Peu s’y sont risqués, mais il faut avouer que le thème est difficile à aborder et son gros risque est de ne pas réussir à toucher de public du tout. C’est pourquoi les jeux qui s’y sont frottés ont systématiquement employés des moyens détournés pour la représenter (univers décalé). J’espère quand même que parmi les projets en cours, au moins un d’entre eux arrivera à son terme et réussira le pari d’en faire une expérience intéressante et qui puisse toucher et marquer nos âmes de joueurs du XXIe siècle