05th Sep2011

Aquaria: pourquoi cette perle passée si inaperçue?

by Torment

Aquaria, ce petit jeu m’avait séduit rien qu’en regardant le trailer.
Le thème, le look et surtout la musique m’ont immédiatement plu, mais voyant que c’était un jeu indépendant, je ne m’attendais pas non plus à un jeu d’une très grande qualité.
En effet, les bons « indies » sont généralement simples et originaux, mais un metroid-like? Une aventure de 20-30 heures? Je ne m’attendais pas à une expérience inoubliable.
Inoubliable, Aquaria ne l’est peut être pas, mais il restera pour moi une expérience bien plus mémorable que la majorité des jeux gros budget auxquels j’ai pu jouer cette année.
C’est simple, Aquaria est tellement remarquable que j’avais envie de m’en servir pour aborder plein de thèmes : l’art dans les jeux, la musique, l’exploration, l’inventaire….. Quel galère (ha ha) de choisir un sujet.

Finalement, après avoir joué à Aquaria, il y’a vraiment une question énorme qui s’impose.
Comment se fait il qu’un jeu aussi remarquable qu’Aquaria soit passé presque complètement inaperçu?

Pourquoi n'a-t-on pas aperçu Aquaria au moment de sa sortie?

Vous souvenez vous de Maridia?



 


 

 

Tout d’abord je veux défendre qu’Aquaria est un jeu dont on aurait du entendre parler.
Ensuite, je veux essayer d’identifier les facteurs qui ont contribué à ce silence et voir comment il aurait pu être évité?

 

Tout d’abord pourquoi est ce qu’Aquaria est un jeu remarquable?
Aquaria c’est l’histoire de 2 personnes (Alec Holowka pour le dev, et Derek Yu le lead artist, 2 noms à suivre), qui ont réussi en 2 ans seulement, à nous livrer un jeu parfaitement réussi qui dépasse la très grande majorité des jeux gros budget sortis la même année.
OK, ils sont sans doute tous les 2 extrêmement doués, expérimentés, et ils n’ont pas TOUT fait entièrement seuls (les musiques, certains dessins, les voix, …), mais quand même. Cela remet en question l’affirmation catégorique des éditeurs qui nous rabâchent depuis des années que les coûts des jeux n’arrêtent pas d’augmenter, et qu’ils doivent par conséquent en augmenter le prix. Et je ne parle même pas du fait que le jeu tourne sur une config mini, qu’il n’y a pratiquement pas de temps de chargement, et aucun bug constaté.

Derek yu et Alec Holowka en vacances bien mérités après avoir terminé Aquaria

Derek yu et Alec Holowka en vacances bien mérités après avoir terminé Aquaria

Aquaria est une rudement bonne idée

 


Mais il n’y a pas que ça, Aquaria est aussi un un chef d’oeuvre de fun, d’originalité et de beauté.
Visuellement, les graphismes sont très simples (la première fois qu’on voit un sprite vire-volter, OK ça choque, mais on s’y fait très vite) mais collent parfaitement aux espaces immenses sous-marins. Les musiques sont parmi les plus belles que j’ai entendues dans un jeu (regardez encore une fois le trailer, elles sont toutes comme ça). Coté gameplay, c’est très efficace avec une combinaison de shoot’em up et d’exploration, et proche d’une expérience qui me fait penser à un mélange entre Super Metroid et Ecco the Dolphin. Bref, on sent qu’Aquaria a été fait avec peu de moyens, mais il n’empêche que la qualité est au rendez vous, et on se retrouve avec une oeuvre très personnelle et originale.

 

 


Certains défauts plombent le décor c’est vrai: la difficulté est parfois très mal dosée, et les points de sauvegarde sont trop rares, d’autant qu’on peut facilement les rater. Heureusement, ces imperfections ne suffisent pas à gâcher le plaisir qu’on a en découvrant Aquaria.
Au final, Aquaria est une bouffée d’air frais (marin haha), qui nous permet d‘explorer les profondeurs de l’océan, d’affronter ses danger, et d’admirer sa beauté.

Au final, Aquaria c'est de la 2D, c'est original, c'est beau et ça se passe dans l'eau.

Alors comment se fait il que personne n’ait entendu parler d’Aquaria?

Certains sites très populaires, genre gametrailers, n’en ont jamais parlé. D’autres en ont fait des revues plutôt élogieuses (jeuxvideo.com a mis 17/20 par exemple), mais dans l’ensemble ils ont très peu parlé du jeu.
Dans le meilleur des cas, Aquaria est paru dans les tests de la semaine et a eu une très bonne note, mais je n’ai vu aucun de ces sites le mettre en avant malgré le fait qu’ils le recommandent indirectement par leur notes. Pourquoi?

La réponse facile est que les testeurs ont tendance à se focaliser beaucoup plus (voire entièrement pour certains) sur les grosses productions, les ‘AAA‘s, et ils oublient que le reste existe. Ils font ça en partie parce que c’est ce que leur audience demande (on va voir pourquoi c’est ce qu’ils demandent), et que l’influence financière des gros éditeurs y est probablement pour quelque chose – notamment parce qu’ils subventionnent indirectement la presse vidéoludique à travers les pubs . Mais je pense qu’il y a un phénomène plus insidieux à l’origine du problème : L’anticipation.

Plutôt que de voir dans le futur à quels jeux jouer, il vaudrait mieux regarder ceux qui sont déjà sortis

Avant sa sortie, on arrive très bien à comprendre qu’on ait jamais presque jamais entendu parler d’Aquaria. Un groupe indépendant n’a pas le budget pour faire une fanfare annonçant l’arrivée de leur jeu sur le marché. Ainsi, quand les sites de JV font leurs reportages sur l’E3, ils font des comptes à rebours des jeux les plus attendus, et c’est toujours des gros budgets qui occupent le devant de la scène (genre Zelda ou Call of Duty). Ceci explique pourquoi on entend pas parler des petits bons jeux avant leur sortie mais également pourquoi on en entend pas plus parler après!


Il y a un levier psychologique, que les gros éditeurs savent trop bien exploiter. Plus un titre se fait attendre et parler de lui avant sa sortie (genre Diablo 2, Zelda ou Duke Nukem Forever), plus les joueurs voudront y jouer au moment de la sortie. Comme les jeu indépendants n’ont pas le budget pour faire du buzz, ils ne se font pas anticiper, et on ne les remarque pas plus quand ils sortent.

Je suspecte que le comportement du joueur « moyen » est le suivant: je suis la presse et remarque les pubs pour voir les jeux qui vont sortir, et il y en a plein qui me font envie: God of War: Kill all gods, Call of duty 8, NFS XXX, FFXX … Mais au final je sais que je n’aurai le budget que pour 2 ou 3 de ces jeux. Alors au moment de la sortie, je regarde la presse vidéoludique pour faire mon choix parmi les jeux que je sais déjà que je vais acheter…. Si un autre jeu sort que je n’avais pas anticipé, même s’il est bien meilleur, il ne sera pas sur ma shortlist et je n’en tiendrai pas compte. Vous souvenez vous par exemple de toute la pub qui a accompagné Final Fantasy XIII? Celui ci a été très moyennement noté au final, mais il a créé tellement d’anticipation qu’énormément de joueurs l’ont acheté, rien que parce qu’il a su faire patienter (1 million de vente le premier jour au Japon!!!).

FFXIII a beau être superbe, il est assez moyen, mais ça ne l'a pas empéché de cartonner.

Si vous n’êtes pas convaincu de l’influence de ce phénomène, alors pourquoi est ce que les éditeurs dépensent des sommes aussi colossales dans la publicité? J’ai dit colossal? J’aurai dû dire astronomique: la campagne de Halo 3 a consommé 40 millions de dollars US, soit plus de la moitié du budget total (60M USD j’ai cru comprendre), tout ça pour produire des sodas, des figurines, des animations pour faire un phénomène d’un jeu avant même sa sortie. Jeff Bell, l’architecte de la campagne de pub voulait que Halo 3 soit la plus grosse campagne de lancement pour un divertissement jamais fait. En tout cas, on peut dire que ça a été efficace : 3,3 millions d’unités vendues et 170 millions $ de recette dans la première semaine seulement (pour un budget total de 60 millions $).  Soyons honnêtes, un résultat pareil n’aurait pas pu être obtenu simplement en faisant un bon jeu (ça reste quand même qu’un Call of Duty dans l’espace). D’ailleurs, vous avez certainement remarqué qu’on trouve maintenant les publicités de jeux partout : sur des sites qui n’ont rien avoir avec le jeu, dans le métro, sur les bus, les aéroports, et même en plein Time Square!


 

 

 

 

 

 

Comment se positionne la presse vidéoludique dans tout ça?
Par définition, pour faire preuve d’intégrité, elle devrait essayer de refléter une vision objective du marché, qui nous aiderait à percer le brouillard de la publicité. Mais pour l’instant, j’ai plutôt l’impression que la presse s’est perdue dans ce brouillard, essaie d’allumer quelques feux pour nous aider à nous repérer, mais crée au final beaucoup plus de fumée…
Je m’explique.

Le presse vidéoludique explore pour nous, mais elle s'est un peu laissé piégé par les 'AAA's.


Créer du buzz pour les grosses productions en faisant d’innombrables news et des previews à gogo, les tests nous permettent essentiellement de confirmer nos impressions sur les jeux qu’on attend le plus. Souvent, si un excellent jeu sort sans qu’on en ait entendu parler, il aura une bonne note, mais personne le remarquera.
On a ainsi le phénomène contraire du Cinéma, où un très bon film peut faire parler de lui au moment de sa sortie grâce à la presse, et devenir un succès commercial. Ce fut le cas par exemple pour Le Discours d’un Roi. Un très bon film, encensé par la critique, et également un succès commercial. Finalement, je dirais même que ce film a atteint grâce à la presse un statut assez disproportionné par rapport à sa qualité (quoiqu’excellent, je le trouve un peu banal).

La presse vidéoludique n’a clairement pas autant de poids pour nous influencer intelligemment sur notre consomation. Il y’a tant d’exemples de jeux superbement notés, pour finalement être de grosses déceptions commerciales (Okami, Prince of Persia, et Planescape Torment: tous des jeux parmis mes favoris je vous fais remarquer!). Mais je pense vraiment que ces messages gagneraient en crédibilité, si elle faisait davantage d’effort d’objectivité.


Est ce une mauvaise pratique de créer du buzz sur des jeux pas sortis?
La presse vidéoludique devrait nous aider à faire nos choix en élargissant notre champ de vision, puisqu’on a tous un quota argent/temps limité. Ne serait-ce donc pas plus utile pour les joueurs de passer plus de temps à nous reparler d’excellents titres déjà sortis, dont la qualité est reconnue, plutôt que de nous abreuver encore et encore d’informations redondantes sur les mêmes jeux ? Moi ça me parait évident. De plus, ces pratiques encouragent les développeurs à persévérer dans la voie des jeux gros budget « bankable », et décourage la prise de risque nécessaire pour faire des jeux vraiment originaux et excellents. Là où ces derniers n’ont pas vraiment besoin de publicité supplémentaire, les indépendants en manquent cruellement.

A la presse de jouer enfin son rôle d’information au lieu de spéculer en permanence sur tel ou tel élément d’un jeu attendu. On ne peut pas recommander un jeu rien qu’en le regardant! Ensuite, tant qu’à faire des previews, autant en profiter pour nous faire découvrir des projets originaux non AAAs, puisque ceux là nous saturent déjà de pubs dans tous les médias. Aquaria avait tout de même gagné l’Independant Games Award 2007 quand même. Voilà un évenement que la presse aurait du mieux nous faire remarquer.

C'est vrai, on prend rarement les recommandations de la presse au sérieux. Mais si celle ci faisait plus d'effort sur les jeux présent, elle serait plus objective, et serait peut être plus prise au sérieux.

 

 

 

 

 

 

Ceci étant dit, je ne crache pas forcément dans la soupe en déclarant que ses journalistes ne servent à rien et sont corrompus jusqu’à l’os. Dans l’ensemble, c’est un milieu de passionnés, qui pousse l’industrie à soigner la qualité de ses jeux pour assurer un maximum de bonnes critiques. Cependant, la focalisation excessive sur les sorties futures restreint le champ de vision des joueurs sur les titres qui peuvent s’en passer. Il est donc temps que la presse vidéoludique serve enfin de contrepoids pour se focaliser davantage sur le présent et orienter le public vers des titres qui méritent d’être connus, comme Aquaria.

Esperons que l'on passera moins à coté des petites perles dans le futur.